Salut les copains !
Un grand merci à toi pépé... Moi je rajouterais ces petits mots :
Pour un grand nombre de personnes enfants d'immigrés, la cassette a joué un rôle trés important.
En effet, pour beaucoup c'était un grand bonheur que d'entendre la voix de ses proches réaliser sur une vieille cassette avec un médiocre enregistreur, puis envoyer par la poste... elle apportait inspiration, envie etc...

Une simple cassette audio face A/face B pour dire entre des salutations voluptueuses, tout ce que l’on ressent, de copieux messages avec tout l’art de la tradition oral amazigh sans jamais avoir eu l’impression d’avoir tout dit. Car il n’y a pas si longtemps où pour communiquer avec le Rif et ses villages enclavés, il n’y avait que la correspondance écrite à travers une lettre que l’on avait préalablement dicté de la même manière qu’elle était lue à un très cher parent.
La dilatation des pupilles à mesure que vos yeux parcourent une écriture qui va de droite à gauche, n’offre pas la même consolation d’une voix qui viendra éveiller votre ouie afin de se projeter dans la dimension de celles et ceux que vous avez quitté. Alors oui je me souviens de cette époque où l’on restait stoïque autour d’un simple poste qui faisait lecteur/enregistreur. L’attraction du Dimanche était bel et bien ce radiocassette soigneusement enfermé dans la seule belle armoire de la maison qui recelait d’autres énigmes qui avaient valeur de trésor à nos yeux et affûtaient toute notre curiosité enfantine. Mais le volet refermé et le son de la double clé, que nos mères cachaient dans leurs seins, mettaient fin à nos envies de voir, toucher, savoir. Nos parents cultivaient avec extase la magie du secret qui se transformait pour nous en un jeu mystique : découvrir ce qui se cache.
D’ailleurs, cette cassette que l’on recevait de si loin, on l’écoutait dans un silence quasi religieux , le seul moment d’osmose dans la demeure où tout le monde voulait la même chose : écouter. Le bouton « play » enclenché, on se retrouvait projeté de l’autre côté de la méditerranée assis à côté d’eux. La magie des mots pénétrait le corps, les paroles recréaient le paysage, le son dégageait les odeurs évaporées depuis longtemps ici.
J’ai toujours été subjugué par la durée des salutations et des remerciements comme si cela faisait parti d’un rituel, un protocole… mais avec le temps et la maturité j’ai compris que c’était une forte empreinte de notre civilisation, un respect et un témoignage d’amour. J’ai pu déguster, apprécier, savourer les talents d’orateur de mes grands parents sans pour autant en être rassasié : des phrases limpides, un souffle mesuré, des relais ponctués... pour tout vous dire : la perfection dans l’art de s’exprimer, la transmission orale d’un message transformée en œuvre d’art.
Lorsque venait notre tour de dire un petit mot pour ceux qui nous ont vu naître mais ne nous ont pas vu grandir, la transition était plus difficile, la timidité nous envahissait parce qu’ici on ne nous a jamais appris à parler à l’autre mais seulement la permission d’acquiescer. C’est dire au combien l’assurance et le sentiment d’appartenance sont décisifs dans l’affirmation de soi.
Des moments simples de bonheur, la confidence de nos chers paternels pour garder le contact avant de se retrouver l’été. J’en ai des frissons aujourd’hui et de la nostalgie lorsqu’il n’y a pas si longtemps j’en ressentais un réconfort intérieur, l’impression d’exister pour d’autres quand j’entendais mon prénom ainsi que celui de mes frères et sœurs être cités au travers la résonance des baffles, par ceux qui savaient qui j’étais mais que moi je ne connaissais qu’au travers des photos et de leurs expressions du visage figées : presque des mythes vivants que j’adule aujourd’hui et devant lesquels, pour ceux qui sont encore vivants, je courbe l’échine pour les saluer.
Les au revoirs étaient dits de la plus belle manière en même temps que les nouvelles étaient contées en péripétie. Des images nous envahissaient à l’écoute de « Adrar n sram » (litt. Des montagnes de salut) ou « ijen sram qbara » (litt. un grand salut). Et lorsqu’on se met à réécouter les rares cassettes que l’on a conservé malgré l’usure du temps, on se retrouve propulsé dans les archives de la mémoire familiale dont nous seront dépositaires à mesure que les générations du dessus s’effaceront.
Un modeste mot « Cinta » à l’accent hispanique et à la saveur coloniale pour désigner un support audio qui renfermait tant de choses : des voix qui devenaient soudainement familières, des palabres qui nous rassuraient, des mots et des accents nous rappelaient la terre mère. Toute la magie de la tradition orale se retrouvait dans une bande sonore, une parade pour rester intimement lié malgré la distance. A l’origine cette chose destinée à distraire au lieu d’éveiller revêtit par son utilisation une valeur ajoutée insoupçonnée dans la communication orale. Elle prend aujourd’hui des allures de relique. Quand Tamazight s’efforce de se frayer un chemin dans les méandres du progrès, aujourd’hui encore avec internet, c’est l’assurance d’une continuité tant il y a de belles choses à se rappeler et à raconter.
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